L'école de la double compétence
Technologique et manageriale

Est-ce nécessaire d’encore présenter Joël de Rosnay ? Grand penseur et scientifique, ancien enseignant-chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), fin connaisseur des nouvelles technologies et auteur de nombreux best-sellers, celui qui est aujourd’hui président exécutif de Biotics International a passé la majorité de sa vie à observer le monde pour mieux anticiper l’avenir. Le jeudi 26 janvier 2017, il était l’invité de Ionis-STM pour une nouvelle conférence du cycle des Rendez-vous de la double compétence. L’occasion pour ce défenseur de l’hyper-humanisme de rencontrer les étudiants et d’aborder avec eux cinq disruptions amenées à façonner notre façon d’appréhender le futur.

Joël de Rosnay

 

1. La modification d’Internet
« Internet est en train de disparaître progressivement, pour s’intégrer dans quelque chose de plus grand : l’écosystème numérique mondial. Cela change tout. Jusqu’à présent, toutes les bases de notre société se sont développées sur les éléments (l’homme, les animaux, etc.) et les rapports de force (les partis, les entreprises, les religions, etc.). S’y ajoutent maintenant les liens et flux, qui jouent un rôle de plus en plus important. Les flux complémentent les rapports de force et évitent une relation binaire, basée sur le secret. Désormais, le rapport de flux, corrélé par des feedbacks, instaure une relation win-win, de partage. Cela nous dirige vers une société collaborative. D’ailleurs, on tend déjà à éviter les structures pyramidales dans les entreprises. »

2. La relation entre numérique et énergétique
« L’énergie a longtemps été vue comme une filière. C’est faux : il s’agit d’une matrice, liée à d’autres matrices. On peut ainsi combiner les énergies renouvelables entre elles, grâce au smart grid. On peut également coupler des énergies intermittentes, comme le soleil et le vent, à des énergies permanentes, comme la biomasse à brûler par exemple. Pour véritablement aller vers une démocratie énergétique, il faudra les trois E, soit allier l’Économie, l’Efficacité et les Énergies renouvelables. »

3. La relation entre numérique et matériel
« Les imprimantes 3D, ces micro usines personnalisées, représentent une véritable révolution. Jusqu’à présent, on transformait les atomes et molécules en bits. Désormais, c’est l’inverse ! On peut tout faire avec l’impression 3D : des maisons, des objets du quotidien… Ainsi, les prix diminuent et la vitesse de production augmente. »

4. La relation entre le numérique et la santé
« De plus en plus, les deux se marient. J’appelais ça la biotique dans les années 1980 et maintenant, on appelle cela l’e-santé par exemple, avec le suivi connecté des patients. Ce rapprochement amène à une autre approche de la médecine, plus liée à la « maintenance » de nos corps, en direct avec le praticien. L’industrie pharmaceutique aussi commence à réfléchir et doit prendre conscience que son business model n’est plus viable. Cette industrie doit passer d’un système « mauvais », basé uniquement des marges faites avec la vente de médicaments, à un système centré sur la rente, avec des abonnements via Internet permettant d’accompagner les patients. »

5. La symbiose avec notre environnement
« Nous pouvons penser que nous sommes dans une ère de la communication, mais cette communication se fait encore avec des objets portables. Nous oublions que ces « PC » présents dans nos poches font de nous des hommes et femmes augmentés, et que notre environnement aussi change, qu’il se dote dorénavant de sens, avec les puces RFID, les QR codes, etc. Le smartphone devient ainsi une télécommande universelle qui permet de « cliquer » sur notre environnement. Nous nous dirigeons vers la smart city, les voitures intelligentes, la domotique



À l’aube des hyper humains
Au-delà de ces cinq disruptions, l’apport des technologies représente surtout le début d’une nouvelle ère aux yeux de l’expert. Une ère plus intelligente, qui verra l’Homme se libérer. C’est en tout cas la conclusion que tenait à apporter Joël de Rosnay lors de ce Rendez-vous de la double compétence.

« À
côté de cela, nous créons les conditions de notre propre concurrence, avec le développement toujours plus important de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotique. Certes, quelques voix connues (Elon Musk, Stephen Hawking, Bill Gates…) estiment que l’IA est la pire invention de l’homme, craignant que les ordinateurs puissent à terme convertir l’humanité à l’état d’esclave. Ma thèse, c’est que nous pouvons surmonter ce risque, avec l’intelligence augmentée vers laquelle nous pouvons aller grâce à une symbiose, cet écosystème numérique, cette co-évolutionDonald Hebb et Francisco Varela l’ont très bien dit : le cerveau est fluide. On le voit comme un ordinateur, mais il s’agit en fait d’un réseau fluide qui se modifie en permanence. L’usage de ces outils nous transforme, comme le cerveau de la génération ayant beaucoup joué aux jeux vidéo a pu changer. Bien sûr, ces technologies peuvent être une source de créativité comme d’isolement – c’est ce que suggère Sherry Turkle dans son livre « Alone Together ». Mais pour ma part, je pense qu’on ira vers l’hyper humanisme plutôt que le transhumanisme, pour devenir encore plus humain, grâce à la libération de l’homme par les machines. Ce sera similaire à l’apparition des philosophes de l’Antiquité, rendue possibles par la présence des esclaves, ou l’essor des arts par la suite, avec l’apparition d’outils soulageant le travail physique. Nous pouvons ainsi inventer d’autres types de sociétés. Avec plus de partage. Mais le changement des mentalités et des rapports de force est très lent. Libido dominandi disait Machiavel. C’est ancré dans l’ADN des gens, dans les cerveaux, et c’est très dur de s’en défaire. »

 

 


La prospective système par analyse de tendances convergentes : une méthode « de mouvement » pour prévoir demain
Quand on demande à Joël de Rosnay pourquoi il se passionne autant pour l’avenir, l’intéressé répond toujours la même chose : « Parce que c’est là où je vais passer le reste de ma vie ». Et l’avenir, l’invité de la conférence l’a souvent anticipé grâce à la prospective. « La prospective a longtemps été considérée comme une forme d’utopie. Mais de plus en plus de méthodes modernes permettent d’approfondir les sujets que l’on approfondit. C’est ainsi que, depuis des années, j’utilise une méthode appelée « la prospective système par analyse de tendances convergentes ». Il s’agit d’une prospective de mouvement, plus efficace que l’extrapolation linéaire de la prospective technique. » Également pionnier de la pratique du surf en France, Joël de Rosnay n’hésite pas à faire un parallèle entre cette méthode et son sport fétiche. « Cette prospective consiste à surfer sur cette vague des technologies, à se la réapproprier, pour faire avancer la société. Ainsi, cette méthode demande par exemple de faire une première phase de recherches sur Internet ou ailleurs, sur de nombreux sujets, dans différents sens. On établit ensuite un scénario du futur pour voir comment pourraient converger ces différents sujets/technologies sur un scénario possible. Si le premier scénario n’est pas valable – avec un coût de réalisation trop important, par exemple car trop cher par exemple –, on fait de la retro prospective en retournant dans nos recherches afin d’établir un scénario numéro deux plus adapté. Voilà comment j’ai prévu l’essor de la téléphonie mobile et, par la suite, l’accès à Internet disponible sur ces mêmes téléphones. » Enfin, aux yeux du penseur, une bonne prospective doit idéalement être à la fois « technologique, sociale et humaniste ».